Textes

 

Entre deux mères

Anne Fievez Ben Lakhdar

Arrivée du Pays des Collines, Anne entre à l’école primaire à Bruxelles en 1959. Elle rejoint la maison familiale où l’accueil n’ est pas des meilleurs. Anne prend ses distances dès l’adolescence. Elle rencontre Abdel Kader. Il habite au quartier ‘Chicago’ avec ses parents, des travailleurs marocains. « Il  a derrière lui un pays de lumière et dedans une grosse nostalgie. Nous avons le même âge et le temps en partage. Je rencontre Fatouch, sa maman. Elle me reconnaît et m’ouvre sa maison. En été, nous allons à Tanger, parfois dans le Rif. […] » C’est l’histoire d’une rencontre avec une mère, quand la langue a le goût de la peau. La naissance, c’est quand le désir fait jour, que le sens émerge et que la mémoire a un futur. En hommage à Fatouch et à tous ceux qui ont quitté leur terre pour vivre mieux,  ce récit avec l’accompagnement musical de Pierrot Debiesme.

 

Ce qui aurait pu demeurer silence 

Rachida Madani

Extraits (voix: Anne Fievez; guitare: Pierrot Debiseme)

 

 

« Rachida Madani, auteur de langue française née à Tanger en 1951, a publié plusieurs recueils de poèmes. Engagée dans le mouvement d’émancipation de la femme, elle résiste « non pas en criant des slogans ou en agitant des banderoles. Je combats avec mes mots. »

Son premier recueil, Femme je suis, avait résonné en son temps comme un prodigieux cris de guerre et d’amour. Le cri d’une femme, certes, mais surtout d’une poète née qui venait jeter un pavé dans la mare de l’ordre littéraire ambiant. Poète des mauvais jours, selon sa propre expression, elle a creusé avec rage le mur du désespoir, ne sachant pas (ou sachant) qu’elle nous mettait ainsi « un soleil à portée de main » (A. Laâbi). »  Ce qui aurait pu demeurer silence, Edition Al Manar, 2015

Bibliographie:  Blessures au vent, Edition La différence, 2006 (réunit Femme je suis, 1981 et Contes d’une tête tranchée, 2001)

L’histoire peut attendre, 2006 Edition La différence, 2006

Tales of a severed head, traduit par Marilyn Hacker, Yale Univerity Press, 2012

http://avshareli.canalblog.com/archives/2010/12/26/19969045.html

https://youtu.be/2pmpJvXE8Yo
Aimé Césaire (1913-2008)

Parce qu’il m’a montré comment vivre debout, moi aussi, je l’appelle « Papa ».

Quand tu te sens écrasé, humilié, que tu sois noir ou blanc ou de n’importe quelle couleur, de n’importe quel pays, il te donne le souffle, il te donne le cœur et la force pour te lever. Il confirme ta colonne vertébrale, tu te redresses, tu marches et tu avances.

Césaire a su, avec les mots, donner forme à cette chose qui bouillonne, se tord, là, dans le ventre, à ce qui te ronge, là, dans le cœur, à ce qui anesthésie ton mental.

Alors tu lis, tu comprends mieux, tu mets la bête à distance, tu apprends à combattre l’asphyxie. L’asphyxie qui menace, au-dedans, qui menace au-dehors. Tu grandis.

Aimé Césaire a mis les mots là où notre bouche reste cousue. Bouche bouchée par la peur, l’ignorance ou la lassitude. Son œuvre appelle en nous la sève et fait éclore la fleur vivante.

J’ai marché avec la peur pendant plus d’un demi-siècle mais je suis restée en vie parce que sa parole, parmi d’autres, m’a assuré la lumière. La lumière, là-bas, la lumière ici, dedans, et en chacun d’entre-nous. La lumière pour traverser les ténèbres…

Maintenant qu’il s’éloigne, je palpe ses marques dans la chair de mes mots.

J’ouvre grand la fenêtre qu’il a tracée sur mes murs : écrire, comme une urgence, une manière d’être au monde. Ecrire, comme respirer.

Voilà pourquoi je l’appelle aussi « Papa » et aujourd’hui est jour de deuil.

Anne, 18 avril 2008

 

« Cahier d’un retour au pays natal »   (extrait)

Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole,

Ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité,

Ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel,

Mais ils savent en ses moindres recoins le pays de souffrance,

Ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements,

Ceux qui se sont assoupis aux agenouillements,

Ceux qu’on domestiqua et christianisa,

Ceux qu’on inocula d’abâtardissement.

 

Tam-tams de mains vides,

Tam-tams inanes de plaies sonores,

Tam-tams burlesques de trahison tabide,

Tiède petit matin de chaleurs et de peurs ancestrales,

Par-dessus bord mes richesses pérégrines,

Par-dessus bord mes faussetés authentiques.

Mais quel étrange orgueil tout soudain m’illumine !

Il y a sous la réserve de ma luette une bauge de sangliers,

Il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat frémissant de coccinelles,

Il y a dans le regard du désordre cette hirondelle de menthe et de genêt qui fond pour toujours renaître

dans le raz de marée de ta lumière.

O lumière amicale !

O fraîche source de la lumière !

Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole,

Ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité,

Ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel,

Mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre,

Gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte davantage la terre,

Silo où se préserve et mûrit

Ce que la terre a de plus terre.

Aimé Césaire, 1939